Fleurs
Le ciel bombarde mon pare brise de millier de petits flocons blancs agressifs et piquant comme des têtes d’épingle.
Si je ne devais pas conduire , je fermerais les yeux pour me sentir protégée. Un frisson m’envahit. Je ne
sais pas s’il est la conséquence de la température extérieure ou du froid intérieur qui s’est
installé en moi depuis deux jours.
Je secoue rapidement mon corps et mon esprit. Bon, résumons nous…. Il n’y a pas un chat dans les rues
compte tenu du froid et de l’heure matinale. C’est parfait, au moins j’ai peu de risque de me
faire repérer. Les fleurs… Ah oui les fleurs !
Non, je ne les ai pas oubliées. Elles sont dans le coffre
depuis hier soir. Pourvu qu’elles aient
survécues à la nuit passée dans le garage.
Je ne peux m’empêcher d’esquiver malgré moi un sourire en pensant à ce fleuriste
imbécile et ce catalogue surréaliste qu’il m’a mis hier sous le nez. « Un cœur ma
petite dame ?, ..mais bien sût , je vais vous présenter plusieurs modèles très
intéressants et originaux.
« Vous avez le cœur qui se gonfle par temps humide, particulièrement intéressant
après la pluie, vous avez celui qui capte les rayons du soleil pour briller par temps
gris,
vous avez aussi celui sur lequel vous pouvez faire graver une inscription uniquement
lisible la nuit, là aussi grâce à son capteur de rayons solaires… »
Si je n’avais pas dit STOP avec toute l’énergie du désespoir et l’envie de vomir qui
remontait en moi, il y serait encore cet imbécile à me faire l’article.
« je veux simplement un cœur piqué d’une montagne de petites roses en dégradé de rouge dont je vais
vous donner le dessin, c’est pas difficile non ? » lui ai je répondu d’un ton
autoritaire qui m’a moi même étonné. « OK , c’est comme vous voulez
a t il répondu un peu dépité. Enfin, je l’ai le cœur que je voulais. D’ailleurs dans l’état où j’étais
c’était ça ou le meurtre d’un fleuriste. J’amorce la montée le long de toute ces villas
bourgeoises encerclés de murs telles des forteresses.
A cette heure ci je n’ai que l’embarras du choix pour me garer. A ma grande surprise j’aperçois quelques
voitures isolées garées comme moi un peu à l’écart. Je sors les fleurs de mon coffre, dans un
état second je pousse la grille. Et zut ; je n’avais pas pensé à ça. Ou aller. Comment
me repérer. Une idée me vient. C’est bon signe, contrairement à ce que je pensais je ne
suis pas complètement morte. Il faut suivre les fleurs. Et oui les fleurs, il doit y en avoir tout plein,
et de toute fraîches.
Mes yeux balayent les alentours. Je fais quelques pas au hasard . J’aperçois au loin un
amalgame colorés. Mais oui des fleurs !!!
Je m’en approche . Elles sont magnifiques. Aucune inscription pour m’aider. Après tout c’est sûrement là me
dis je.
Je dépose religieusement mon cœur en roses à côté de ses
congénères. Je ne veux pas m’attarder, pas respirer, pas penser. ….
je fais immédiatement demi tour pour rejoindre ma voiture. Le jour viens juste de se lever. Malgré les
lieux et l’heure j’ai un sentiment de présence. Mon intuition était bonne . Je viens
d’apercevoir une silhouette féminine qui semblait errer.
Une autre silhouette se profile dans mon champ de vision. Elle a aussi les bras chargés de
fleurs.
Elle semble changer brusquement de direction à mon approche comme pour m’éviter. Tu deviens parano ma
pauvre fille…
Je chasse cette idée.J’allais franchir la sortie, lorsque je me trouve nez à nez avec une femme au regard
bleu acier. Elle porte un énorme bouquet de tulipes blanches. Nos regards se croisent et
s’accrochent. Non, ce n’est pas possible, …
Je fais quelques pas… mais je ne peux m’empêcher de me retourner. Je la vois poursuivre son chemin
hésitante elle aussi. Elle s’arrête et se retourne elle aussi vers mois subrepticement. Mais
oui, j’en suis sûr, ce regard,…. Et les tulipes blanches…Il n’y a aucun doute.
Je la suis. A ma grande surprise elle ne se dirige pas vers le même endroit que moi.
Elle dépose tout aussi religieusement que moi son bouquet au côté d’autres fleurs anonymes.
Je m’approche d’elle. Elle ne cesse de me fixer Et là je me jette à l’eau, au point où j’en suis, j’ai l’impression d’avoir perdu une partie de moi il y a deux jours, et avec elle toute retenue , comme s’il était urgent de faire vivre pleinement la
partie qui reste.
« Bonjour Christine « lui dis je avec assurance.
« Bonjour » me répondit elle , à peine
surprise
« Je savais que nous ne reconnaîtrions »
« Je le savais aussi ai-je répondu »
« Et si nous allions prendre un café » ai je demandé
« j’allais vous le proposer » a t elle répondu
« Au fait, vous croyez que c’est là ? »
« Oh.. Ben,… moi je les ai déposé ailleurs…il n’y a
encore aucune inscription, et ils ont eu le mauvais goût d’en enterrer plusieurs le même
jour, alors…."
Ce matin là je me suis fait une nouvelle amie ( ou plutôt j’ai retrouvé une ancienne et très vielle
amie) Il y avais beaucoup de chaleur et d’animation dans ce petit café ce matin
là La clientèle y était féminine et curieusement complice.
« Sans doute de vielles copines de classes qui viennent de se retrouver » a pensé le cafetier
bougon et mal réveillé.